Mercredi 21

Les News :

L’Etat du Niger suspendu de la CEDEAO, après la mascarade d’hier, décorée du nom d’élections législatives. Je me demande ce que cela implique. Le petit monstre qui gambade au sommet de l’Etat de la Guinée, et qui est une manière de fan de notre propre vieux schnock, a reçu la nouvelle de sa propre suspension avec equanimité, il y a quelque temps de cela ; et la bonne dame qui sert de ministre des affaires étrangères à Tandja rassure les uns et les autres sur le fait que cette action de la CEDEAO n’est pas bien grave, en réalité. Quelle bande de corniauds !

Les Français  avaient envoyé un certain Joyandet (secrétaire d’Etat à la coopération et à la Francophonie – autrement dit, le successur du ministre des colonies) dans le but apparemment de persuader les opposants de participer à la république de Tandja. Echec de ladite mission, bien évidemment. Ce qui est amusant, c’est que c’est un journal nigérien proche de Tandja qui rapporte la chose, mais en déformant la réalité pour que cet échec renforce le prestige de Tandja auprès de ses thuriféraires. Dans cette version, les opposants auraient accepté de participer aux élections, mais Tandja aurait noblement rejeté leur participation parce que celle-ci serait grevée de conditions (on se demande bien lesquelles) qu’il ne saurait – en tant que coryphée unique du peuple nigérien – accepter. La vérité, c’est que les opposants ont dit niet aux Français (titre de l’article lèche-cul : « Tandja dit niet aux Français ! »)

Mo Ibrahim, le richard soudanais qui a créé un indice de « bonne gouvernance » et un prix décerné aux anciens présidents méritants de l’Afrique, vient d’annoncer qu’il n’a pu trouver de lauréat cette année. Le prix est assez conséquent (5 millions de dollars US assortis d’une rente de 200 000 dollars annuels, je crois), mais peut-être trop neuf pour posséder l’attrait du prestige et du gain bien acquis. Tandja avait toutes chances de l’obtenir, s’il s’était comporté en être civilisé. Maintenant, il faut plutôt lui décerner le prix inverse.

Ici, à Bamako (où je suis de puis lundi), Toumani Touré a décidé de ne pas se présenter à la présidentielle. Comme j’en félicitais un ami malien, il me répondit en souriant : « Oui, mais Tandja avait dit la même chose. »

Je ne crois plus que Toumani Touré imiterait Tandja cependant, ce que j’ai craint il y a un mois.

Jeudi 22

Je tâche d’organiser le voyage d’un ami dakarois qui veut ici venir par bus. Ce qui s’avère fort compliqué, étant donné le fait patent (mais que j’ai toujours tendance à oublier) que le Sénégal tourne littéralement le dos à l’Afrique. Alors que Niamey, Ouagadougou et Bamako (qui sont les trois capitales africaines que je connais en dehors de Dakar) desservent abondamment la région Afrique de l’Ouest à travers plusieurs compagnies de bus, souvent alliées les unes avec les autres, on ne peut accéder à Dakar qu’à travers un train poussif (deux jours de cheminement pour atteindre Bamako) et des compagnies de bus maliennes et même une nigérienne ( !), mais aucune sénégalaise. De plus, je viens de découvrir que les autorités sénégalaises interdisent désormais à ces compagnies d’arriver jusqu’à Dakar : on doit les prendre à Kaolack. Détail : si la route Dakar-Kaolack est nickel, la longue route Koalock-Kidira (poste frontière avec le Mali) est un désastre. La route de « l’enclos » ? (« L’enclos », c’est ainsi qu’un étudiant sénégalais appela une fois l’Afrique de l’Ouest devant moi, mot qui me parut si bien capturer un certain état d’esprit local que je ne l’ai jamais oublié).

Vendredi 23

De guerre lasse, je suis allé finalement ce matin à Transrail m’informer sur la liaison Dakar-Bamako. Cela fait huit mois qu’il n’y en a plus, me dit-on.

Le Sénégal est-il en Afrique de l’Ouest ?

———————————————————————–

Les médersas sont apparemment des instruments de modernisation de style islamique. J’en avais l’intuition au Niger, où cependant une sorte de discours de ressentiment contre l’influence culturelle française donnait plutôt l’impression d’un « clash de civilisation » ou d’une entreprise de décolonisation. Il y a de cela, mais le côté scénario de modernisation est l’élément central. Au Mali – par contraste avec le contexte nigérien – les médersas sont nées hors de la tutelle étatique, pour renforcer l’identité arabe et islamique des Maliens. C’était un projet plutôt conservateur (qu’il faut contraster au cas des médersas des colonies anglaises, nées aussi en dehors de la sphère gouvernementale, mais avec un projet nettement modernisateur), qui est en train de se transformer en projet moderniste.

Alors qu’au Niger la tutelle étatique a signifié une présence de la langue française (langue de l’Etat) au sein des médersas, les médersas maliennes enseignaient uniquement l’arabe et la religion. Aujourd’hui (depuis le début des années 80, avec accélération au cours des années 90), elles enseignent aussi le français, et se servent de cette langue pour enseigner les matières techniques et scientifiques. Du coup, un curieux discours anti-arabe (qui est en fait un discours anti-conservatisme) que je captais mal, quoique assez distinctement, au Niger, est plus clair ici. En gros, ce discours est : « Nous aimons l’Islam, mais pas nécessairement la culture arabe ; nous préférons la langue française, ou la langue anglaise même, parce qu’elles sont des langues de modernité, mais nous n’aimons pas l’idée de laïcité, surtout telle qu’elle est avancée par les Français. » L’arabophobie (dans certains cas, le mot n’est pas fort) de certains acteurs de ce secteur éducatif m’avait déjà frappé au Niger (et est d’ailleurs similaire à la francophobie de certaines personnes éduquées dans le système français). Un homme interviewé hier me disait avoir insisté pour écrire sa thèse en français, en Tunisie. Ce qui est significatif, c’est que lorsqu’il se rendit en Tunisie, il ne savait pas le français, et ne savait écrire qu’en arabe. Il apprit le français dans un institut en Tunisie, et écrivit sa thèse dans cette langue. Un officiel de l’université objecta, arguant du fait que « nous sommes ici dans une université arabe. » Le Malien rétorqua que l’officiel lui-même avait écrit sa thèse en français, à La Sorbonne. « C’est parce que les Français m’y ont obligé ! », a-t-il répondu. L’ironie de la chose ne m’échappa pas : « Donc parce qu’on l’a obligé à écrire en français, il voulait vous obliger à écrire en arabe ! » Le Malien m’expliqua qu’il n’avait pas choisi le français par défi, mais pour être lu au Mali. « Les Arabes ne se soucient pas de ma thèse (qui porte sur le Mali), et je voulais être lu dans ma société. Or les Maliens lisent le français, et non l’arabe. » Puis encore : « Ce n’est pas par complexe. Mes amis me disaient, quand j’ai voulu apprendre le français : « Mais pourquoi tu es si complexé ? » Je leur ai dit, non, le français, ce n’est qu’une langue qui est en phase avec le monde actuel, et d’ailleurs l’anglais l’est plus encore, et je suis aussi en train d’apprendre l’anglais. Un jour, même le français ne sera rien, mais en ce moment, c’est une langue utile, c’est tout… Et vous savez, les parents apprécient plus les médersas depuis qu’ils voient qu’on y enseigne aussi le français. » (Cette dernière phrase est intéressante d’un point de vue nigérien : comme on a toujours enseigné le français dans les médersas nigériennes, les observateurs ont plutôt tendance à expliquer leur succès par le fait qu’on y enseigne l’arabe : il n’empêche que même là-bas, j’ai entendu des éloges enthousiastes du français et de l’anglais. Ce qui est caractéristique aussi du Niger, c’est que le groupe majoritaire, les Haoussas, et en particulier ceux de Maradi et Zinder, se prennent plus ou moins pour des Arabes honoraires ou réels, degré d’assimilation qu’ils dérivent peut-être de l’idéologie du nord Nigeria proche).

————————————————————————–

Le Mali me plaît, peut-être parce que je m’attendais à ce qu’il ne me plaise pas. Je n’en connaissais que les policiers et gendarmes racketteurs, qui infestent la route Frontière Burkina/Frontière Sénégal, par laquelle je passais en traversant le pays. Il est certainement beaucoup plus intéressant que le Niger, le Sénégal ou le Burkina. A une époque, voyant les choses de loin, je comparais un peu le Mali à l’Italie, dans le sens où c’est l’espace sahélien qui a servi de terreau historique (à cause du fleuve Niger sans doute). De même que l’Italie a été le siège de l’Empire romain puis le raffinement et l’exaltation de Venise, Florence, Gênes, et de la Renaissance, de même le Mali a été le siège des divers empires du Soudan occidental, et par la suite des royaumes bambaras et de leur magnifique art musical qui fait encore du Mali actuel le centre le plus original de cet art dans la région. Par contraste, le Niger est vide d’histoire, le Burkina est trop monolithique (terre de l’empire mossi) et le Sénégal trop périphérique. Cette vieille impression me revient, alors que je n’ai pas encore vu les villes historiques, qui semblent fleurir ici treize à la douzaine (les plus considérables : Djenné, Ségou, Tombouctou et Gao).

Le Sahel est aujourd’hui l’Afrique occidentale pauvre. Cela n’a pas toujours été ainsi, et c’était même plutôt l’inverse avant : terrain dégagé, faible densité démographique, périodes climatiques du coup moins calamiteuses, même quand elles étaient ardues, possibilité de toutes sortes d’activités culturales (céréales, élévage, pêche), présence de sel et d’or. La Forêt littorale était elle le monde opaque de la mouche tsé tsé et des arbres innombrables, où les hommes ne pouvaient manger que du manioc en cohabitant avec un gibier coriace. Cela a bien changé, mais le Mali contient les preuves monumentales d’une autre réalité. C’est un pays qui m’inspire, et où il me faudra absolument revenir pour une plus longue période.

Redirection: Nouveau Blog

Dont voici l’URL: http://djehouti.blogspot.com/

En septembre/Come September

Ce blog sera de nouveau actif vers la mi-septembre.

This blog will be on again around mid-September.

Fermé/Shutdown

Comme ce fut annoncé…

Même les postings réactifs me distrayant de choses plus pressantes, je cesse toute activité sur ce blog. Si je dois bloguer de nouveau, ce ne sera certainement pas avant août 2008, et ce sera très différent. Pour ceux qui se souviendraient de cet espace (et s’il n’est pas oblitéré par WordPress), je mettrai un lien au cas où…

VidéoVoeux…

Dans tout ça j’oublie mes devoirs…

Vidéotribut: Enéide

La plus étrange des épopées de l’Antiquité gréco-romaine. Elle n’a pas le côté « rough » de l’Iliade, ni non plus le côté trop raffiné et construit des épopées alexandrines. Elle a les qualités des deux, sans leurs défauts, en un miracle qui me fascinera toujours. Et du même homme sont sorties ces autres oeuvres si étrangement différentes, Les Géorgiques et les Bucoliques… Virgile, ah Virgile…

Gracq

Dans les turbulences des bombes orientales, il y a de ces disparitions calmes qui échappent à l’esprit, tout en créant pourtant un grand silence dans le monde. Je viens juste d’apprendre que Julien Gracq est mort il y a cinq jours. Il est vrai que je le croyais de longtemps défunt. Il était né en 1910. C’est quelqu’un qui lisait les journaux en adulte ce froid matin d’hiver où Hitler est arrivé au pouvoir en Allemagne. Le XXème siècle était sa patrie. Gracq (de son vrai nom Louis Poirier) croyait qu’en écriture la forme était plus importante que le contenu, et la manière dont il le croyait était crédible. Il y a des dictons qui ne sont vrais qu’à cause de la manière dont on les dit. Je crois aussi qu’un écrivain qui se soucie de son métier doit d’abord songer à la manière dont il dit une chose, avant de songer à la chose. On considéra Gracq comme un surréaliste. Poirier, lui, enseignait la géographie dans des lycées de province et jouait aux échecs. En 1951, le jury Goncourt lui donna son prix, pour son roman Le Rivage des Syrtes. Un roman véritablement fabuleux, soit dit en passant. Gracq refusa le prix. Il y avait déjà longtemps qu’il s’agaçait du commercialisme qui s’emparait du métier d’écrivain, métier qui tendait à devenir une profession et un vedettariat. Ses craintes ont été confirmées au centuple, depuis. Protégé par l’usage du pseudonyme, M. Poirier a soigneusement cultivé son anonymat. Mitterrand, le dernier président français à s’y connaître en littérature, l’avait invité trois fois à dîner à l’Elysée. En vain. M. Poirier, c’était un vieux paysan français. Il s’est fait appeler Julien, comme le jeune et ardent républicain de Stendhal, Gracq, comme les défenseurs de la paysannerie romaine, dans l’Antiquité. Un représentant, donc, d’une France très ancienne, très digne, qui a presque entièrement disparu en ces temps de rédondance et de vacuité, qui disparaît chaque fois un peu plus, quand elle perd des comme lui…

rivagepages.jpg

Erratum

La video précédente verra sans doute décembre 2008, mais enfin, il faut lire décembre 2007. Jusqu’à rectificatif.

Vidéotribut: O O pour Orokie Okoth

Et maintenant, le plus grand créateur de garçons africains après Dieu est aussi sur WordPress, où son art spirituel et temporel peut être exploré en images et en paroles: ici.

« Petit Paul » par Internet Express

Etrange Internet : cette création ou créature est devenue, à un certain niveau, comme une immense conscience mondiale, avec ses « ça », ses « moi » et ses « surmoi », ses projections et ses réminiscences… Inventé pour maîtriser l’avenir, il nous permet – avec cette ambivalence merveilleuse qui seule rend la technologie humaine – de retrouver les racines du passé le plus personnel, au moins par intermédiation. Contrairement à beaucoup de Nigériens de mon âge – et je me rends compte que c’est un privilège – je suis « un enfant de la télé ». Pas au point où on l’était sans doute déjà, en Europe ou en Amérique du Nord, au début des années 80… Non, nous avions encore l’oreille et le cœur ouverts aux contes racontés le soir, aux légendes épiques et aux chansons anciennes. Mais chez nous, il y avait, vers 1980, le second poste téléviseur de Tillabéry après celui du sous-préfet, à cause de la technophilie de mon père (avoir la télé alors, c’est comme avoir l’ordinateur et Internet aujourd’hui : alors, à Tillabéry, imaginez !) Donc on regardait toutes ces histoires venues d’ailleurs, surtout de France à l’époque, et à un âge où elles formaient des leçons de vie, tout autant que du divertissement. Une histoire dont ma fratrie proche (mon frère de deux ans plus âgé que moi, et mes deux sœurs immédiatement plus jeunes) se rappelle toujours avec tendresse et émotion, c’est celle que nous appelions « Petit Paul ». L’histoire se passe en France et en Algérie. Voici ce dont je me souviens personnellement : Petit Paul est ce gamin adorable, à la fois farceur et doux, qui est orphelin et vit chez les Maillard. Il est très mal traité par Mme Maillard (restée longtemps, pour nous, le symbole même de la méchanceté la plus effroyable, que nous comparions à telle de nos tantes qui était méchante avec nous). Mais il apprend que sa mère (dont la photo, qu’il conservait pieusement, fut un jour déchirée en mille morceaux par Mme Maillard : acte qui me donna des cauchemars – ah ! la violence à la télé) est vivante et se trouve en Algérie. En compagnie de son ami Bruno (un jeune homme brun à la voix chaude : je l’entends encore crier « Paul ! Paul ! » dans les rues où ils se sont perdus de vue, et j’étais nettement ému par lui), il s’embarque donc pour Alger, à la recherche de sa mère…

 

La télé nigérienne n’a plus jamais repassé cette série. Il y en avait d’autres qui nous plaisaient, et qui sont repassées, paraît-il, de temps à autres : « Jacquou le Croquant » (Là, j’étais plutôt amoureux de la fille du comte de Nansac, « la » Galiote, dont, plus tard, en lisant Le Rouge et le noir, j’ai surimposé l’image sur celle de Mathilde de La Mole – et je voyais bien que lorsqu’au procès de Jacquou elle dit superbement « Je hais l’accusé », c’était pour nier le fait qu’elle en était éprise, toutes choses qui nous initiaient aux subtilités et paradoxes de l’amour, avant le « Je ne te hais point » du théâtre classique français) ; « Les Roses de Dublin ». « Les Cinq dernières minutes ». « L’Homme sans visage », qui a tué Maxime de Bonrégaud (je crois) pour lui voler le secret du trésor des Templiers. Mais « Petit Paul », pour nous, c’était la série originelle, cultissime, dont on parle toujours comme si c’était notre histoire, notre affaire… Donc, de temps en temps je fais des tentatives pour en retrouver des traces sur Internet. Et ce soir, j’ai enfin découvert qu’il s’agit d’une série de 13 épisodes, diffusée à l’origine par l’ORTF (et au Niger, évidemment, par l’ORTN), en 1973, et intitulée « Graine d’ortie ». L’histoire se passait à l’époque de l’occupation allemande de la France (ça, on ne s’en rendit pas trop compte, ni non plus que l’Algérie était une colonie française : ce qui nous intéressait, c’était « Petit Paul », au point qu’on n’a même pas retenu le « vrai » titre de la série). Mais voici qui est mieux : à force de faire des recherches pour savoir si je pourrais me procurer une cassette ou un DVD de « Graine d’ortie » (L’INA ne semble pas l’avoir, mais vend par Internet tous les épisodes de « Jacquou le Croquant » !), je suis tombé sur ce site extraordinaire qui m’a fait retrouvé en musique toute mon enfance télé – y compris des séries que j’avais totalement oubliées, comme « Matyas Sandor » ou « L’Etrange monsieur Duvallier ». J’ai retrouvé la musique extraordinaire des « Cinq dernières minutes », qui déchirait le soir comme un appel au jeu très sérieux du crime, et celle d’un charme feutré de « Petit déjeuner compris ». Et puis aussi – on était des gosses – « C’est moi qui suis Colargol/L’ours qui chante en fa en sol/En do dièse en mi bémol/En gilet en faux col… », ce fameux ourson chantant dont les oreilles ont donné son nom à une tresse féminine (on parle encore au Niger de ces coiffures Colargol, mais les plus jeunes ignorent sans doute l’origine du nom), « Voici venir les Barbapapa/Toujours contents… »…

 

Tout un passé très proche – soudain très proche. Le vent d’hier qui devient présent, par un vif raccourci technologique.

Psst: sur la photo, je crois que la dame en noir, c’est elle, Mme Maillard…

e6_1_bis.jpg

« Older entries

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.